Entretien exclusif. A l’occasion de la venue de Dub inc à Lyon et de la sortie du nouvel album « Paradise », Aurélien « Komlan » Zohou, l’un des deux chanteurs du groupe, nous a réservé une interview. Un petit quart d’heure pour parler musique, amour du public et politique.

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L’abstinence dure trois ans. Trois longues années que les fans du groupe mythique de reggae français attendaient la sortie du cinquième opus. Dub inc, c’est quinze ans d’existence, des milliers de disques vendus et des centaines de concerts dans plus de 27 pays. Poids lourd du paysage reggae, ce groupe revendique une indépendance totale vis-à-vis des majors compagnies. Milhouse, 28 ans, confirme : «  Pour résumer la Dub inc en un mot, je dirais vérité. C’est des artistes vrais quand tu vois qu’ils auto-produisent à 100% leurs albums ». « Authenticité » viendra rajouter Mélanie, étudiante en communication. Retrouver ce groupe sur scène, c’est un peu comme une réunion de famille : sans nouvelles depuis un certain temps mais toujours le même plaisir de partager un moment ensemble. Maxime, 19 ans, étudiant en informatique confie : « J’ai fait partager le son à mes amis, et ce soir, nous sommes tous ensemble pour assister au concert ». La musique véhiculée par Dub incorporation touche toutes les générations. Ainsi, il est possible de croiser des quinquagénaires qui retrouvent leurs jambes de 20 ans sous l’effet des vibes distillées par le groupe. Sylvie, 50 ans, originaire de Grenoble explique : « La Dub Inc me fait croire aux jeunes et à la vie ». Une passion qu’elle partage avec sa fille de 18 ans : « Bien que ma fille ne soit pas là ce soir, je lui ai réservé des places pour les Zéniths de Saint-Etienne et de Paris ! ». Anne-Charlotte, 21 ans, met en avant l’engagement du groupe : « Ils sont engagés, ils ont des choses intéressantes à dire et ils le disent. Ils se positionnent clairement, et ça c’est positif ». Des prises de positions que nous explique Komlan dans l’interview à suivre.

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Maxime, Léa et leurs amis au concert de Dub inc, le 26 novembre au Transbordeur. © Maxime Hanssen

 

LBB : Comment passe-ton d’un album intitulé “hors contrôle”, qui revendique une certaine colère à un album qui s’appelle « Paradise »? Quel est la différence d’état d’esprit entre les deux opus ?

Komlan : C’est vrai que les deux noms sont opposés mais il y a autant de colère sur « Paradise ». Paradise, est un terme qu’on utilise avec ironie. C’est un faux paradis. Sur hors contrôle, il y avait une urgence directe en rapport avec la politique de l’époque, ce qui en fait ressortir quelque chose de plus militant. C’était en pleine époque du Sarkozysme. Ainsi, certains textes sont sortis en direct. Par exemple le titre « tous ce qu’ils veulent » est né 48 heures après l’ouverture du ministère de l’Identité nationale ( ministère de l’Immigration, de l’Intégration et de l’Identité nationale. Ndrl). C’est une réaction épidermique. Lorsqu’on a travaillé sur Paradise, la situation politique en France était un peu plus posée, ou du moins, nous avions pris un certain recul. Et surtout, on ne voulais pas refaire le même disque. Aussi bien sur le contenu que sur la forme. On évolue, on grandit aussi en tant que musicien. On voulait donc proposer autre chose et une autre atmosphère.

A travers le titre « il faut qu’on ose », vous invitez l’auditeur à oser, à réaliser ses rêves pour se réaliser humainement. Dans votre nouvel album, vous osez encore musicalement. La Dub inc qui tente toujours, après 5 albums, c’est que votre groupe se cherche encore ?

Je pense qu’en tant que musiciens, artistes, tu passes ton temps à essayer de te réaliser. Pour nous, c’est important de se remettre toujours en question et d’essayer de nouvelles choses. Cela ouvre aussi notre musique, ça nous permet de nous renouveler. Ce n’est pas que nous nous sommes pas encore réalisé, c’est plutôt qu’on est en train de se réaliser.

«  Nous avons un respect incroyable pour nos fans »

Peux-tu nous parler de l’instrumental de ce morceau ?

Tout d’abord, il faut savoir que Fred ( Frédéric Peyron, Ndrl ), notre claviériste a commencé la musique en faisant de l’accordéon. Quand il était gamin, il accompagnait son père qui jouait dans les campagnes. On savait donc que Fredavait ce talent là et on ne l’avait jamais exploité au sein du groupe. Sur ce disque, j’avais vraiment envie de faire un morceau avec une couleur inattendue, essayer de se lancer un nouveau défi.

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Fred à l’accordéon et Komlan, l’un des deux chanteurs du groupe sur le titre “Il faut qu’on ose”. © MH

 

Le titre “chaque nouvelle page” est un hommage à vos voyages et à tous les visages que vous avez rencontré. Cet amour du public vous permet-il de passer outre l’ostracisme médiatique et le diktat des majors compagnies ?

Oui, c’est une évidence. L’amour que le public nous témoigne nous a permis d’arriver là où nous en sommes. C’est pour ça que nous avons un respect incroyable pour nos fans. Ils ont également participé au développement du groupe.

Dans ce morceau, on parle non seulement des fans, mais aussi des gens qu’on a rencontré, que ce soit en France où à l’étranger. Il y aussi des rencontres hors la scène, hors les backstages qui sont intéressantes. C’est un texte qui parle de tout ça.

Est-ce que tu penses qu’un groupe de reggae français doit forcément composer en anglais pour réussir à l’international ou peut-il percer en chantant en Français ?

Je sais pas. En tout cas, sur ce disque, nous ne nous sommes pas dit «  il faut faire des refrains en anglais pour ça ». Au final, on a plein de textes en français qui sont chanté en Grèce, au Portugal…Je pense que tu peux te développer sans chanter en Anglais. Après, c’est certain que ça aide…Sur le nouvel album, il y a peut être plus d’anglais car on a beaucoup voyagé, il y a beaucoup d’inspirations qui sont venues comme ça. On est peut être plus à l’aise avec l’anglais qu’avant.

 «  Le modèle français d’intégration a complètement foiré »

Que représente pour vous La Marche pour l’égalité et contre le racisme ?

On en a pas trop parlé entre nous. Après, ce fut une initiative très importante pour le pays. Cela permet de sortir du fait divers et de rappeler que des gens font des choses positives. Ce genre d’action est une occasion pour les acteurs de revenir parler de ça sur un ton positif et constructif.

La Marche avait provoqué une vague d’espoir et d’enthousiasme qui a été étouffée et détournée aussi bien politiquement que médiatiquement. Tout ce qu’ils veulent, c’est qu’ « on ferme notre gueule » comme vous le chantez sur votre précédent album ?

Malheureusement, les choses prouvent que oui, c’est une évidence. Où est la vérité ? La vie de la rue n’est pas telle qu’ ils nous la présente. Dans une ville comme Saint-Etienne (d’où ils sont originaires, ndrl), les gens vivent ensemble depuis très longtemps.

SOS racisme ou d’autres mouvements ont essayé d’organiser les choses mais avec le recul, on se rend compte que c’était déjà manipulé pas spécialement par les bonnes personnes et que c’était pour cacher les vraies questions.  « Touche pas à mon pote » était une bonne utopie mais on ne propose rien derrière: c ‘est la question de l’intégration, de l’assimilation, etc… Le modèle français d’intégration à complètement foiré. La question de l’intégration est aujourd’hui une question compliquée. Il est plus simple pour les politiques de la régler soit en nous faisant « fermer nos gueules » à ceux qui posent trop de questions ou à ceux qui vont trop loin dans la réflexion ou alors en utilisant les matraques. La volonté est d’éviter les vrais questions de fond sur l’immigration. On parle de Roms, d’identité nationale, de tel sportif qui chante ou pas « La marseillaise ». C’est toujours pour noyer le poisson. Pour vraiment parler de l’intégration en France, il faudrait parler de l’Histoire, de la colonisation, de la Guerre d’Algérie et expliquer pourquoi, ici et maintenant nous vivons ensemble.

 Pour plus d’infos sur Dub Inc, retrouvez notre article sur « Rude Boy Story », le documentaire du groupe.

Et en Bonus, une vidéo captée lors du concert. Grosse ambiance ! “Quoi qu’il dise le Lyon est là »

Maxime Hanssen

Ex Service civique au #LBB. Diplômé d'une maîtrise d'Histoire après un mémoire de recherche sur l'histoire politique de la Hongrie. Journaliste à Acteurs de l'économie - La Tribune. En formation professionnelle à l'ESJ Lille Pro. Contributeur éternel au LBB et citoyen européen.