En juin 1975, une centaine de prostituées occupent l’église Saint-Nizier pendant une semaine pour protester contre la répression policière abusive dont elles sont victimes. Au cours de cette mobilisation, elles seront amenées à se lier avec des associations féministes ou encore le Nid, qui pourtant ne partagent pas les mêmes revendications.

Ce n’était pas leur première tentative bien que ce fût celle qui fit le plus de bruit. En effet, trois ans plus tôt, elles souffraient déjà de la répression et de la fermeture en masse des hôtels de passe. C’est ainsi qu’elles avaient tenté en 1972 de taper du poing sur la table en organisant une marche qui fut moquée par les médias. Du fait de son manque d’organisation, et de la peur de se montrer, peu de prostituées étaient présentes ce jour-là et en à peine deux heures, leur rassemblement fut dissipé par la police. Par conséquent, l’opinion publique ne vit qu’un folklore à travers cette protestation et la voix des prostituées n’eut aucun impact.

Pourtant, leur révolte était justifiée. Depuis l’arrivée du courant abolitionniste, leur condition d’activité se dégradait. La police des mœurs gagnait en marge de manœuvre et certains agents se trouvaient impliqués dans des magouilles avec les souteneurs et quelques hôtels de passe. Quand les ripoux furent montrés au grand jour, beaucoup de représentants de l’ordre furent radiés et l’état exigea une grande transparence quant aux actions policières. C’est pourquoi la police des mœurs n’eut plus le monopole dans le secteur prostitutionnel et il fut admis que chaque représentant de l’ordre, quelle que soit sa spécialité, pourrait intervenir auprès des travailleuses du sexe.

Répressions policières de masse et revendications

Les prostituées initialement installées place Bellecour furent déplacées et cela ne les empêcha pas de créer une certaine solidarité illuRévolteEgliseStNizierentre elles. La répression massive de la police constitua le tissu de leur lien : elles s’informaient entre elles sur les descentes policières et lors des rafles, tandis qu’elles se retrouvaient dans la même cellule de garde à vue, elles en profitaient pour partager leurs idées entre deux parties de cartes. Tout cela créera un réseau et la possibilité aux prostituées de poser les premières bases de leurs revendications.

Leurs revendications, quelles sont-elles ? Autant le système abolitionniste se vante de vouloir aider les prostituées à se réinsérer qu’il abonde en mesures répressives. Les prostituées se retrouvent endettées jusqu’au cou et il leur coûterait une vie entière de « travail honnête » pour payer les contraventions policières. Elles dénoncent donc l’absence de cohérence dans la loi. C’est sur ce dernier point que l’association du Nid sera sollicitée au printemps 75 pour s’allier à leur cause. Elles réclament également de la précision sur le « délit d’incitation à la débauche » qui à cette époque, manque de clarté et qui de fait, invite aux répressions abusives.

Une mobilisation qui s’organise

Au début du mois de juin 1975 donc, le Nid qui est issu du catholicisme social négocie avec les autorités religieuses afin d’obtenir l’autorisation d’occuper l’église St Nizier. Le choix de ce mode de protestation est très réfléchi et largement influencé par le Nid. D’une part, le lieu saint qui inspire la non-violence protègera les prostituées des expulsions policières, d’autre part, le fait que ce dernier soit clos garantira l’anonymat de certaines filles dont la famille ignore leurs activités. Enfin, le symbole de l’église, gardien des bonnes mœurs assurera à ces travailleuses trop souvent jugées débauchées, le retentissement médiatique de leurs revendications.

Ulla, qui sera la porte-parole de ce mouvement déclarera :

«  Les jeunes femmes (NDLR les prostituées) n’auraient jamais pu suivre si leur mac n’avait pas donné leur signal…”

En effet, il aura fallu convaincre les souteneurs de l’intérêt qu’ils avaient à soutenir ce mouvement. De la même façon, beaucoup de “jeunes femmes” se seront mobilisées sous la menace d’autres prostituées qui avaient plus d’influence.

Les conséquences de l’occupation

Cette occupation fera parler d’elle au point que des associations féministes, profitant de la conjoncture s’allieront à leur cause. Leur soutien aux occupantes se manifestera par une collecte d’argent et une pose de panneaux.

Mais à l’issue de la mobilisation, les demandes de médiations qu’elles auront successivement adressées à la secrétaire d’État, F. Giroud et à la ministre de la Santé Simone Veil seront restées lettre morte. Néanmoins, cela aura eu un écho national qui prendra de l’ampleur par la suite. À Paris notamment, où les prostituées parisiennes s’allieront aux féministes et provoqueront ainsi “une reconfiguration des alliances marquée par un affaiblissement des abolitionnistes”. En décembre 1975, un magistrat nommé Guy Pinot remettra au gouvernement un rapport qui proposera un certain nombre de mesures d’aménagement de la prostitution.

Source = Lillian Mathieu, Une mobilisation improbable : l’occupation de l’église St-Nizier par les prostituées lyonnaises – Revue française de sociologie, 1999, vol40, n° 3.

Auteur : BB

 

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