Gerard est catalan, German est espagnol. Ces deux étudiants de la région lyonnaise sont venus nous parler de leur ressenti vis-à-vis de la « guerre » d’indépendance entre l’Espagne et la région catalane.

Les tensions indépendantistes catalanes et conservatrices espagnoles sont connues de tous depuis le XVème siècle. Le mois dernier, le gouvernement catalan est passé à l’action avec son référendum du 1er octobre. Il remporte 90 % de « oui », favorable à l’indépendance de la Catalogne, mais le total des votes ne représente que 42 % de la population civile régionale, d’après le porte-parole catalan. Le 27 octobre, le roi Felipe VI condamne ce résultat et dénonce une mise en danger de l’ordre démocratique de l’État. Le 5 novembre, Carles Puigdemont – président de l’exécutif catalan et initiateur du mouvement d’indépendance – fuit en Belgique le gouvernement espagnol qui le poursuit pour sédition, rébellion et détournement de fonds publics. Cette semaine, le Lyon Bondy Blog est allé à la rencontre d’un Catalan et d’un Espagnol pour connaître leur avis sur le sujet.

Pouvez-vous vous présenter un peu pour nos lecteurs ?

German : Je suis Madrilène comme ma mère et mon frère et j’étudie l’ingénierie minière.

Gerard : Je suis Barcelonais, j’ai 24 ans, j’ai fait cinq ans de STAPS et je suis venu en France pour le rugby que je pratique depuis l’âge de 6 ans, avant de passer mon master.

Selon vous, quel lien entretiennent respectivement la Catalogne et l’Espagne ?

German : Je crois que la Catalogne a la même relation que les autres régions, même si elle est nommée « communauté autonome », je pense que l’ensemble forme l’État espagnol.

Gerard : Je pense qu’on a une relation proche car en Catalogne nous parlons les deux langues – le catalan et l’espagnol. Personnellement, j’ai grandi en Catalogne avec une famille catalane, donc je rencontrais plus le monde espagnol dans des environnements sportifs. Pour moi, notre lien passe juste par la langue. Mais cela peut aussi marquer une césure : en Espagne, on n’apprend généralement pas le catalan ; si un espagnol veut venir étudier ou travailler en Catalogne, ça peut le bloquer.

Avez-vous voté pendant le référendum ? Pouvez-vous me donner votre choix ?

German : Si j’étais Catalan et que j’y étais, je ne serais sans doute pas aller voter. Personnellement je suis pour que ce type de vote puisse avoir lieu – même si maintenant il est contraire à la Constitution. Mais dans ce cas particulier, je trouve que le référendum est comme une blague mal organisée et donc déclarée illégale par le Tribunal constitutionnel, car sans base juridique et inutile. S’il faut le réduire à une question entre oui ou non, j’aurais voté non. Je suis contre la création de nouvelles frontières et la fragmentation de l’Europe car, à la fin, ça rendra les États plus faibles pour accomplir leur mission : l’amélioration de la qualité de vie de leurs citoyens, surtout dans un monde assez globalisé. Néanmoins, c’est une décision que doivent prendre les Catalans.

Gerard : Oui, j’ai voté oui. Cette indépendance est une bonne chose pour des raisons économiques et socio-culturelles. En 2007, il y a eu la crise économique en Espagne. La Catalogne représente 20 % du PIB espagnol, c’est la plus grosse région agroalimentaire et automobile espagnole. L’Espagne est un pays centralisé à Madrid ; on se sent handicapés par la redistribution, même si on accepte de partager les dividendes du tourisme par exemple. Par ailleurs, notre culture, notre langue, notre histoire font selon moi de nous un pays à part entière. Ça fait 300 ans qu’on demande l’indépendance.

La situation des civils catalans s’est-elle apaisée selon vous ? Ou percevez-vous des tensions ?

German : Je crois que la situation s’est apaisée, par rapport au jour du référendum, mais je crois qu’elle s’échauffera à l’approche du jour des élections (21 décembre 2017), que je trouve trop hâtives. Bien sûr, j’ai senti des tensions entre la population de la Catalogne et le reste des Espagnols. De fait, je parlais de ça avec un ami qui y est en Erasmus maintenant : il y a une polarisation très forte entre les partisans d’un côté et de l’autre cote. Personnellement, je trouve ça un peu triste.

Gerard : J’ai des amis à Madrid, je ne trouve pas que les populations soient tendues. Enfin, en dehors des affrontements civils et policiers qu’il y avait eu pendant le référendum.

Cette déclaration a-t-elle respecté les règles démocratiques ? Ou est-ce plutôt un coup de force ?

German : Pas du tout. Le référendum n’était qu’une pantomime et n’avait pas les garanties démocratiques suffisantes. Il y a des personnes qui ont voté plusieurs fois, des boites avec des votes ont été prises par la police. Les résultats ne sont pas fiables.

Gerard : Le gouvernement a organisé un référendum et le peuple a voté, même si on a eu des difficultés. Pour moi le coup de force vient de l’Espagne avec l’article 155, qui met sous tutelle la région. Elle condamne un geste selon elle anti-démocratique avec une loi antidémocratique. L’idée d’indépendance vient du peuple.

Puigdemont est parti sans prévenir directement la population. Voyez-vous son départ comme une fuite coupable ou comme un gage de sécurité pour son mouvement ?

German : Je trouve qu’il joue la comédie. Comme grand responsable de la « Generalitat de Catalunya », il devra répondre de ses actes.

Gerard : Il a bien fait. Il n’avait pas le choix, sinon tout serait tombé à l’eau et sa condamnation aurait été inutile. La séparation va être longue, très longue ! Après, on ne sait pas si cela fait partie de sa stratégie depuis le début.

Faut-il négocier ? Continuer à faire position de force ? Y a-t-il une solution parfaite ?

German : En paraphrasant mon prof, « la perfection n’existe pas et si elle existe, elle n’est pas parfaite », je serais d’accord avec une solution qui aurait été faite dans des conditions ni stressantes, ni traumatisantes pour le pays, contrairement à celles qu’on nous donne aujourd’hui. Même si je suis contre l’indépendance, si la volonté de la plupart des citoyens est de devenir indépendants, même s’ils sont trompés par leurs politiciens, ça devrait être la solution.

Gerard : L’Europe doit nous reconnaître comme un pays, car l’Espagne ne va pas nous dire « oui » comme ça. On peut négocier avec l’Espagne grâce à un système de dettes.

Quelque chose à ajouter ?

German : Je crois que l’indépendance est une grosse perte de temps. À la fin peu importe qui est au pouvoir, dans le cadre de l’Espagne corrompue, ce qu’il reste, ce sont les problèmes des gens : santé, éducation, allocation, emplois, nourriture, énergie… bref, la qualité de vie. Indépendant ou pas, il faut gérer ces problématiques.

Gerard : Pendant les vacances d’octobre, je suis allé à Barcelone. Je suis sûr que l’indépendance va se faire car ce n’est pas un truc de politicien, c’est un truc de « poble » [« peuple », en catalan]. Tout le monde était dehors, en ville comme au village où j’habite, pour le référendum.

Propos recueillis par Inès Mitanne