Malgré le confinement, les élèves du primaire et du secondaire ont fait leur rentrée ce lundi 2 novembre. Dans le Rhône comme ailleurs, des élèves et des enseignants ont exprimé leur colère contre des consignes “floues” et un protocole jugé insuffisant.

Parmi les enseignants et les parents d’élèves, nombreux sont ceux qui craignent une nouvelle fermeture des établissements

Alors qu’Emmanuel Macron a annoncé un nouveau confinement national le 28 octobre, les écoles, collèges et lycées du pays sont quant à eux restés ouverts. Dans le Rhône, les élèves ont donc repris les cours en présentiel le 2 novembre : une décision prise pour lutter contre le décrochage scolaire puisque le premier confinement aurait creusé les inégalités entre les enfants scolarisés dans l’éducation prioritaire et les autres.

Dans le contexte sanitaire, l’organisation de cette rentrée inquiète de nombreux enseignants mais aussi des élèves et leur famille. Au 3 novembre, 10 clusters en milieux scolaires et universitaires étaient en cours de suivi dans le Rhône tandis que le Ministère de l’Education Nationale déclarait le 5 novembre que 127 élèves de l’académie de Lyon avaient été testés positifs, soit seulement 0,02% des effectifs. Un chiffre contesté, sous-évalué selon certains personnels qui dénoncent l’impréparation de Jean-Michel Blanquer. 

“Rien n’était prêt pour la rentrée” : l’absence de concertation passe mal du côté des syndicats enseignants et des parents d’élèves 

Quand on les interroge, les équipes pédagogiques du primaire et du secondaire pointent tout de suite l’attitude du Ministère de l’Education Nationale. Alors que la rentrée était initialement prévue le lundi à 10 heures pour accorder un temps d’échange aux enseignants, elle a finalement été reprogrammée dès 8 heures pour éviter les problèmes de transports scolaires et l’attente devant les établissements. Une décision prise seulement trois jours avant la rentrée. Benjamin Grandener, co-secrétaire départemental du Snuipp69 , dénonce ce défaut de préparation. “On a reçu des mails au cours du week-end et le dernier provenant du Ministère le lundi à 10h du matin, alors que la rentrée était déjà faite depuis 2 heures !”. Pour Denis Pourrat de SUD Éducation, ce manque de communication est une constante : “On a toutes les informations par l’agence de com’ du ministère, à savoir BFMTV !” Sous couvert d’anonymat, une directrice d’école dans le Rhône partage ce constat, déplorant que “les consignes arrivaient après celles qui étaient sorties dans les médias”. 

Pour Sonia Tron, adjointe à la Mairie de Villeurbanne à l’Éducation, ce flou sur l’horaire de rentrée a complexifié l’organisation “un peu particulière” de la journée. L’accueil périscolaire notamment n’a pas pu être assuré dans toutes les écoles le lundi matin. La Vice-Présidente de la Métropole à l’Éducation Véronique Moreira revient également sur cette journée compliquée. “Je comprends qu’il a fallu prendre des mesures d’urgence, mais c’était quand même très compliqué d’organiser les choses avec des informations le jeudi et des informations contraires le vendredi. On avait contacté les transporteurs, ce qui était déjà compliqué à organiser, et vendredi soir on nous a dit au dernier moment que tout le monde devait arriver à 8h pour éviter les allées et venues.”

Pour les représentants syndicaux, cela révèle une déconnexion du Ministre avec la réalité. “Tout est fait avec une approche descendante, sans prise en compte des besoins du terrain”, s’agace ainsi Benjamin Grandener, rejoint par Denis Pourrat qui dénonce une méconnaissance du système scolaire en dehors de Paris. 

Cette critique est aussi exprimée par les parents d’élèves. Monique Ferrerons, secrétaire de la Fédération des Conseils de Parents d’Élèves du Rhône regrette “[ne pas avoir] eu d’interlocuteurs pour préparer la rentrée” et “ne pas avoir été associés à la préparation”. Si la FCPE a eu un entretien avec l’inspecteur d’académie M. Charlot le 4 novembre -deux jours après la rentrée- elle n’a pas été reçue par le recteur. Pourtant, elle estime que les règles auraient été plus facilement comprises et acceptées si elles avaient été préparées avec les parents, plutôt que de les mettre devant le fait accompli. Devant cette école primaire du quartier du Tonkin à Villeurbanne, une mère de famille nous confie d’ailleurs qu’un groupe de discussion s’est créé sur les réseaux sociaux pour mieux comprendre les consignes. Une autre nous prend à parti : “C’est un peu du n’importe quoi, ça ne dérange personne que les enfants soient dans des classes de 25, alors que le Président demande à ce qu’on soit 6 maximum pour les réunions de famille !.  

D’une manière générale, les personnels et parents d’élèves estiment que les leçons n’ont pas été tirées du premier confinement et de la reprise de l’école au mois de juin dernier. “Quand les élèves sont rentrés en septembre, on a fait comme si on était dans une période normale au lieu de faire une priorité que tous les élèves sachent se servir des outils numériques dans le cas d’un nouveau confinement”, avance Monique Ferrerons. Un avis nuancé par Eric Taillandier, proviseur de la cité scolaire Sembat-Seguin à Vénissieux, qui explique que ses équipes ont “travaillé depuis le début de l’année avec les élèves pour s’assurer qu’ils apprennent à utiliser leurs smartphones au cas où ils seraient amenés travailler à distance”. 

“Il n’y a eu absolument aucun renforcement” : des tensions qui se cristallisent autour du protocole sanitaire 

Le Ministre de l’Education Nationale Jean-Michel Blanquer avait détaillé le nouveau protocole sanitairepréparé depuis juillet” le 29 octobre, au lendemain de l’annonce présidentielle. Celui-ci impose le port du masque dès 6 ans, et prévoit une limitation du brassage des élèves ainsi que le renforcement du nettoyage et de la désinfection des locaux et des matériels. Pourtant, de nombreux enseignants et élèves estiment que ce protocole est insuffisant : dès lundi, des lycéens avaient ainsi partagé de nombreuses vidéos sur les réseaux sociaux sous le hashtag #BalanceTonProtocole, signalant l’impossibilité flagrante de respecter la distanciation sociale et les gestes barrières. A la sortie du lycée Brossolette à Villeurbanne, des jeunes partagent leur désarroi : “Rien n’a changé, on est à peu près 30 par classe et il n’y a pas de mesure à part le port du masque et le gel dans les classes… Je ne trouve pas qu’il y ait de nouveautés”.

La problématique du brassage est d’ailleurs particulièrement épineuse dans les lycées, avec le fonctionnement en groupes de spécialités prévu par la réforme de Jean-Michel Blanquer. Pour y répondre, les équipes d’Eric Taillandier ont ainsi organisé la circulation au sein du lycée Marcel Sembat pour éviter les rencontres entre élèves de différents niveaux, initiative bienvenue mais qui ne peut pas suffire à limiter complètement le brassage. S’il estime que les gestes barrières sont davantage respectés au sein des établissements scolaires qu’en dehors, le proviseur voit néanmoins un réel sentiment d’insécurité chez ses équipes. Face à cette inquiétude, le Ministre de l’Education avait annoncé le 5 novembre un plan de continuité pédagogique, en autorisant les lycées à s’organiser en demi-groupe s’ils respectaient 50% de cours en présentiel pour chaque élève. Une mesure qui repose sur le volontariat des lycées, qui reste donc insuffisante pour certains.

Le constat est le même dans de nombreux collèges. A Vaulx-en-Velin, les personnels du collège Henri Barbusse mettent ainsi en avant l’absence de caractère obligatoire des mesures et l’impossibilité, dans ces conditions, d’accueillir convenablement les 650 élèves de l’établissement. Au Tonkin, des collégiennes soulignent également la difficulté à respecter des gestes barrières, dans des classes qui peuvent atteindre 36 personnes : “Les professeurs essayent de faire la police, mais on ne peut pas toujours faire attention. On se prête nos affaires, certains portent le masque sous le nez et on ne respecte pas vraiment les gestes barrières dans la cour ou quand on va manger…”.  Pour Denis Pourrat, les espaces de restauration scolaire sont particulièrement sensibles : “L’année dernière, j’étais dans un collège avec 120 places assises à la cantine et 650 élèves qui mangent, avec un service sur deux heures. Aucune distanciation n’est possible !”. 

Les collectivités locales s’activent pour répondre à certains besoins : en témoignent par exemple la dotation par la Mairie de Villeurbanne d’un stock de masques à chaque école en prévision de la rentrée, ou la mise à disposition par la Métropole d’un cabinet pour aider les collèges à organiser les cantines et assurer une distanciation physique. Si ces acteurs essaient de remplacer les absents pour assurer une continuité du service, la surcharge de travail imposée aux personnels enseignants et non-enseignants est difficilement compensée. 

“Le personnel souffre” : des agents sous pression malgré les renforts annoncés

Déstabilisés, les personnels éducatifs sont contraints à adapter leur approche pédagogique. “On passe énormément de temps à simplement dire aux élèves de mettre leur masque sur le nez, à les faire entrer un par un pour qu’ils remettent du gel hydroalcoolique ou à essayer de ne pas faire passer du matériel de main en main, regrette Denis Pourrat, professeur de français et membre de SUD éducation. Je travaillais beaucoup en groupe, je dois maintenant utiliser des pédagogies moins coopératives, qui fonctionnent moins bien.”

Du côté des personnels d’entretien, des effectifs souvent inchangés doivent s’atteler à des tâches autrement plus délicates en période de crise sanitaire. “Les agents sont dessus non-stop, du soir au matin, poursuit le représentant syndical. Il faut désinfecter au mieux les classes, mais aussi les locaux administratifs, la vie scolaire… Ils font comme ils peuvent mais sans le personnel nécessaire, impossible de le faire correctement de partout ”. Une charge de travail bien plus importante, avec des conséquences reconnues sans mal par la métropole : “Le renforcement du protocole pèse très lourd sur les agents qui assurent l’entretien des locaux et les repas dans les demi-pensions. La pression est de plus en plus forte, le personnel souffre”, s’alarme Véronique Moreira, qui a toutefois obtenu de Bruno Bernard un “accord de principe” pour renforcer temporairement les équipes.

“La situation se tend avec les parents, au sein des équipes et des services communaux qui sont au bord de l’épuisement… c’est du non-stop, c’est sans limite”, confie une directrice d’école, inquiète d’un burn out général dans les établissements. Je suis à l’école à peu près onze heures par jour, avec une pause de vingt minutes pour déjeuner, puis je travaille parfois jusqu’à quatre heures du matin. On dépasse bien les 60 heures par semaine !” 

Vers un temps partiel pour éviter “la catastrophe de la fermeture”

Dans cette situation, les contestations surgissent même du côté des élèves, comme au lycée Saint-Exupéry, à la Croix-Rousse, où une tentative de blocage a entraîné l’intervention de la police le 5 novembre dernier. “Les mouvements lycéens et les répressions policières nous désolent. Cela devrait être aux adultes de réunir les conditions nécessaires à un environnement de travail serein”, regrette Monique Ferrerons. Dans le Rhône, le corps enseignant s’est lui aussi mobilisé le 10 novembre dernier, autour d’une grève suivie à 13,27% dans le second degré et par 6,85% des enseignants du premier degré, selon les chiffres de l’Académie de Lyon. “Les revendications ne datent pas d’hier, c’est un peu comme à l’hôpital, avance Denis Pourrat. On est descendu quelques fois dans la rue, comme les hospitaliers on a eu des CRS en guise de réponse. Si on est partis pour encore un an ou deux de Covid, il faudrait pouvoir embaucher des enseignants : en Italie, ils ont fait des recrutements massifs pour pouvoir dédoubler des classes”.

Malgré la fatigue et l’inquiétude générale, pas question de faire marche arrière pour Eric Taillandier : “Les enseignants ont eu l’expérience du confinement de l’année dernière, qui a montré qu’il était difficile d’apprendre à distance. Les équipes sont convaincues qu’il faut garder les élèves dans l’établissement.” Même son de cloche du côté de Benjamin Grandener : “Les cours à distance, on veut absolument l’éviter ! Mon syndicat préconise la scolarisation à mi-temps : 12 heures d’école par semaine pour faire les trucs de base et permettre d’appliquer gestes barrières. Cela permettrait d’avancer plus vite, en évitant la catastrophe de la fermeture des écoles.” La FCPE prône, elle aussi, une scolarité à temps partiel pour permettre des effectifs réduits.

Ce jeudi, le Premier Ministre Jean Castex devrait annoncer de nouvelles mesures, qui pourraient conforter ou antagoniser encore davantage les personnels mobilisés.