Pour une enquête concernant le gaspillage alimentaire en supermarché, le LBB est allé à la rencontre de Catherine Chevallier, la présidente d’une association villeurbannaise qui œuvre au quotidien afin de rendre la vie de personnes démunies et dans le besoin un peu plus agréable, grâce notamment par la distribution de colis alimentaires provenant des structures de collectes. Cette association, c’est « Les Amis de la rue ». Rencontre.

Pouvez-vous nous expliquer votre association, son fonctionnement et les actions que vous menez dans le recyclage alimentaire provenant de supermarchés ou autres structures ?

« Nous avons un double fonctionnement par rapport à l’alimentaire. Une partie des denrées alimentaires qu’on récupère, on les utilise pour la collation qui est servie pendant les permanences d’accueil. C’est-à-dire que, quand les personnes viennent, elles peuvent bénéficier d’un thé, d’un café, d’un chocolat, de petits gâteaux sur les tables, donc c’est vraiment un outil de convivialité. L’autre part des denrées alimentaires qu’on a à notre disposition est utilisée dans la distribution de colis alimentaires pour les personnes qui sont domiciliées et qui bénéficient d’un accompagnement social au sein de la structure. Ce n’est pas tout le monde qui peut en bénéficier. Après, on essaye de faire des colis adaptés à chaque situation, en fonction du contexte dans lequel vit la personne : si elle est à la rue et qu’elle ne peut pas faire cuire ses aliments ; si la personne ne mange pas de porc ; si la personne a des allergies alimentaires, comme on en voit de plus en plus ; si elle est hébergée et que ce colis alimentaire lui permet aussi de monnayer un peu son hébergement, il faut que le colis soit un peu plus conséquent. Selon si la personne vit seule ou en famille, on essaye vraiment d’adapter le colis hebdomadaire à la situation et aux besoins de la personne.

Après, comment on récupère les denrées alimentaires qu’on distribue ? Car il faut bien remplir avant de faire le vide. On a deux pourvoyeurs : la Banque alimentaire, avec laquelle on travaille depuis l’origine de l’association, on y est adhérent. De la part de cette dernière, on a plusieurs canaux pour obtenir des denrées. On a une dotation qui nous est attribuée et qu’on récupère par quinzaine. Les bénévoles y vont le jeudi, deux fois par mois, récupérer un certain point de denrées alimentaires qu’on va utiliser pour les colis où pour la collation. Ensuite, on a une habilitation préfectorale pour la distribution de denrées alimentaires depuis l’année dernière, ce qui nous permet aussi d’avoir des denrées venant de l’Europe, de la dotation européenne. On récupère un certain nombre de denrées par le biais de la Banque alimentaire, qu’on distribue aussi dans les colis alimentaires. Ces denrées qui viennent d’Europe ce sont obligatoirement des denrées qu’on redistribue aux personnes. Il y a des associations distributrices comme nous, mais il y a aussi, par exemple, des épiceries sociales, qui, elles, revendent à bas coûts et ont donc un fonctionnement un peu différent du nôtre. Sur les produits européens, c’est différent pour ces épiceries, car normalement ils doivent être des produits mis à disposition gratuitement.

Le troisième axe de récupération de denrée en alimentaire par la Banque alimentaire, c’est la collecte. Une fois par an le troisième samedi de Novembre, il y a une collecte qui est organisée dans l’ensemble des supermarchés qui le veulent bien. Là, les clients donnent des denrées alimentaires après leur passage en caisse et ces denrées repartent ensuite à la Banque alimentaire pour êttre triées par typologie de produits (farine, pâte, boîtes de conserve, plats cuisinés etc.). Puis on nous en redonne une certaine quantité par tiers sur l’année. Ces denrées de la collecte alimentaire sont uniquement pour les associations qui participent à la collecte. C’est-à-dire qu’il y a des associations qui sont adhérentes à la Banque qlimentaire mais qui ne veulent pas participer à la collecte dans les supermarchés par manque de bénévoles. Donc ces associations là ne profitent pas de toutes les denrées récoltées à la Banque Alimentaire.

On travaille également avec une autre structure, une société qui s’appelle Phénix. C’est une société qui s’est montée justement avec cette loi de 2016 où les supermarchés, petites et moyennes surfaces ont obligation de donner les denrées alimentaires périmés ou en voie de péremption à des structures et de ne pas les jeter. Les produits que redonnent ces supermarchés sont défalqués de leur valeur. Avec cela, les supermarchés bénéficient d’une réduction fiscale sur la valeur des denrées alimentaires qu’ils recyclent par le biais d’associations. Donc Phénix a vu le jour suite à cette loi et on travaille aussi avec eux. Phénix a mis en place des conventions avec les chaînes de supermarchés et se charge de collecter toutes les denrées dans ces enseignes. Ces dernières ne sont pas en lien direct avec les associations. Phénix va sur place, récupère toutes les denrées une fois par semaine et ensuite les distribue à des associations avec lesquelles ils sont en lien et qui sont subventionnées de l’autre côté de la chaîne. En fait, Phénix se rétribue en facturant 10 %, je crois, du montant de la valeur défiscalisée par le supermarché. C’est-à-dire que si le supermarché donne un montant de valeur marchande de 900 €, il y a 90 € que Phénix va facturer au supermarché pour le traitement de ses denrées. Cela leur permet de fonctionner en tant que structure.

On a fait le choix de ne pas avoir de lien direct avec les supermarchés, car on n’a pas suffisamment de bénévoles et que c’est une organisation bien spécifique. La Banque alimentaire a mis en place un système qui s’appelle le « proxi-don ». C’est une application sur smartphone où on reçoit des alertes pour nous dire « il y a un supermarché près de chez vous qui a 10 litres de lait périmé, est-ce ça vous intéresse ? Si oui cliquez et allez les chercher ». Donc cela demande d’avoir sur le coup en permanence des bénévoles qui sont dans la capacité d’aller démarcher ou d’aller dans les supermarchés pour aller récupérer les denrées, les ramener, les stocker etc. C’est trop compliqué pour nous par rapport à l’organisation de la structure et par rapport au nombre de bénévoles. Il est beaucoup plus facile pour nous de travailler avec des intermédiaires comme la Banque alimentaire et Phénix. »

 

Depuis cette loi du 11 février 2016 relative à la lutte contre le gaspillage alimentaire, avez-vous senti une différence au niveau de la quantité de repas que vous servez ?

« Je ne peux dire que oui, car c’est depuis quelques mois avant la mise en place de cette loi anti-gaspillage que s’est créée Phénix, avec laquelle on a obtenu ce conventionnement qui nous permet de récupérer des denrées. Avant, on n’avait que la Banque alimentaire et on a passé une période début 2015-2016 où ce qu’on recevait de cette dernière ne nous permettait plus d’assumer et de faire des colis suffisamment conséquents pour les personnes. Depuis début 2014, compte tenu de cette baisse de la dotation et des denrées alimentaires, on avait été obligés de restreindre l’accès aux colis pour les personnes. Avant l’accès aux colis alimentaires était réservé à toute personne qui se présentait même ponctuellement à l’association. Et on a été obligé de restreindre uniquement pour les personnes domiciliés et suivies à l’association. Le fait d’avoir une ré-augmentation par la mise en place de cette loi n’a pas fait rechanger notre mode de fonctionnement parce que ça nous permet quand même de limiter et de faire des colis plus intéressants. »

 

Quand vous recevez cet excédent de denrées, ces dernières sont-elles quand même de bonne qualité et surtout comestibles pour le consommateur ?

« Dans les produits qu’on récupère de Phénix, il y a des produits dont les sacs ont été abîmés, des lots qui ont été défaits, qui ont été démantelés etc. C’est un peu le principe aussi pour nous, associations, de recevoir ce genre de produits. Il y a des produits en voie de péremption, d’autres qui ont été déclassés et donc, qui ne peuvent pas être maintenus à la vente. Mais bien évidemment tous ces produits restent comestibles. »

 

Vous est-il déjà arrivé de refuser un colis de denrées dont la date était déjà passée de plusieurs jours ?

« Non, parce que la plupart du temps ce sont des DLUO – dates limites d’utilisation optimale – et qu’on ne peut tout simplement pas se permettre de refuser. En revanche, pour prendre un exemple, on va bientôt faire un échange avec la Banque alimentaire. Elle nous a donné des produits dans le retour de collectes qui ne sont pas adaptés à notre public. On a eu par exemple des kilos de farine alors que très peu savent cuisiner. Des pâtes, c’est simple à faire, mais préparer un gâteau ou autre avec de la farine, c’est plus compliqué. Ce sont des produits qui ne sont pas adaptés. On va les retourner à la Banque alimentaire et les échanger avec d’autres produits plus adaptés à notre public. »

 

Avec ce système d’échange de produits donc, il ne vous arrive pas à vous aussi de gaspiller des aliments que vous n’avez pas pu servir ?

« Non. Il arrive aussi que ponctuellement, mais c’est assez rare, la mairie de Villeurbanne nous contacte parce qu’il y a eu un problème sur les cantines scolaires. Par exemple, il y a un an ou deux, il y a eu une grève de cantines scolaires, il n’y avait pas de cantine mais cependant la cuisine centrale avait préparé le repas. Donc tous les plats étaient préparés et la mairie nous a appelé en demande si ça nous intéressait de distribuer ces plats dans les colis. J’avais dit oui, mais le problème c’est qu’on s’était mal compris sur les parts de chaque repas. On a donc reçu beaucoup trop de repas et on avait du très rapidement redistribuer tout cela. On avait fait le tour des squattes, on en avait redonné à d’autres associations parce qu’on était submergé de denrées alimentaires qu’on ne pouvait pas les écouler dans les temps. »

 

À quelle fréquence servez-vous les colis ici aux Amis de la rue et sous quels critères les servez-vous ?

« Les bénéficiaires ont droit à un colis par semaine. La distribution des colis se fait en fin de permanence d’accueil, lundi, mercredi et vendredi à 17h30. Ce sont toutes les personnes domiciliées aux Amis de la rue dont les ressources sont inadaptées qui peuvent bénéficier de ces colis. Cela veut dire que si on a une personne qui est domiciliée mais qui travaille et gagne 1 500 € par mois, on va lui dire non pour l’accès au colis. »

 

Ces personnes qui viennent aux Amis de la rue, vont-elles également dans d’autres associations ?

« Oui, certaines personnes bénéficient également de colis d’autres associations. Il y en a qui vont aux Resto du cœur par exemple. Quand ce sont des personnes qui sont en situation irrégulière et qui ont soit un hébergement, soit qui sont hébergées chez des tiers et qui participent aux frais de l’hébergeant, elles ont besoin de manger tous les jours, comme tout le monde. Ce n’est pas avec ce qu’on leur donne dans un colis qu’elles peuvent manger pour toute la semaine. Donc, effectivement, elles font le tour de plusieurs structures. »

 

Quel est le type de profil que vous accueillez le plus souvent dans votre association ?

« On reçoit tout type de profil. À la fois des sans domicile fixe qui font la manche dans la rue, très destructurés, très désocialisés, très abîmés, qui font des feu de bois et vont manger une boîte de sardine ; à la fois des personnes qui sont hébergées par des tiers en situations irrégulières comme je vous l’ai dit où qui ont connu ce qu’on appelle un accident de la vie. Il y a des migrants, mais aussi des personnes qui n’ont plus d’emploi, plus de logement et qui sont en situation difficile. Il y a vraiment de tout.

Et les situations de toutes ces personnes vérifiées au préalable. Il nous arrive ponctuellement de faire un colis de dépannage mais c’est sur demande d’un travailleur social qui nous a contacté ou qui nous a fait un écrit. Mais on ne fait pas de colis à la demande. »

Vous nous avez dit un peu plus tôt que vous accueillez essentiellement des hommes. Expliquez-nous cela.

« Oui car c’est un accueil de jour et on a très peu de femmes qui fréquentent l’accueil de jour. Sur la fréquentation de l’accueil de jour on a à peu près 20 % de femmes et 80 % d’hommes. Sur les personnes domiciliées et suivies ici, on est un peu plus équilibré. Je dirais 60 % d’hommes pour 40 % de femmes. Cela s’explique du fait que fréquenter les accueils de jour pour une femme, c’est être identifiée comme une femme à la rue, donc une femme en situation de fragilité et une proie facile, notamment une proie sexuelle. En général, les femmes qui sont en difficulté essayent de se prémunir de ce genre de risques. En revanche, quand elles fréquentent l’accueil de jour et qu’elles sont vraiment inscrites dans la structure, c’est généralement qu’elles sont très destructurées et désocialisées, et qu’elles ont lâché les digues. Là, à ce stade, elles n’ont plus conscience du risque. »

 

Combien de bénévoles œuvrent chaque jour dans l’association ?

« On a une vingtaine de bénévoles et on essaye d’en avoir quatre à cinq par permanence d’accueil. L’idéal, qu’il y en ait au moins cinq, un sur chaque poste : l’accueil, la distribution du courrier, le bar, la douche et puis un ou deux sur la salle pour jouer, pour discuter avec les gars, pour que les bénévoles ne soient pas que dans la relation de service, qu’ils soient aussi dans la relation d’accueil et d’écoute. Le minimum de bénévoles pour faire fonctionner la permanence d’accueil, c’est deux. Si on a moins de deux bénévoles, on n’ouvre pas. Si on en a deux, les travailleurs sociaux ne sont pas sur l’accompagnement social, sur les entretiens avec les gens, mais détachés sur le fonctionnement de la permanence d’accueil et se retrouvent sur les différents postes avec les bénévoles. L’important étant de pouvoir ouvrir le temps d’accueil. »