100 jours après le basculement de la Métropole de Lyon à droite, Gabriel Amard tire la sonnette d’alarme. Dans cet entretien, l’élu insoumis dénonce le durcissement démocratique imposé par Véronique Sarselli depuis le 26 mars 2026. Encadrement des loyers, gestion de l’eau publique, budget d’austérité : il détaille sa feuille de route pour contrer un budget qu’il annonce « de sang et de larmes ».
Député de la circonscription de Villeurbanne, Gabriel Amard livre ses vérités sur les coulisses de l’assemblée et pose ses conditions pour la suite du mandat. Entretien.
Lyon Bondy Blog : Le 26 mars 2026, Véronique Sarselli a pris les commandes de la métropole du Rhône. Quelle était l’ambiance au sein de l’assemblée lors de son installation ?
Gabriel Amard : L’ambiance était comme celle d’un lendemain d’élection remportée par une droite affairiste, qui ne brille pas particulièrement par son humilité. Ce n’est pas normal, mais cela fait partie des logiques de la droite d’être un peu comme ça.
Après, je dois quand même dire que tout le monde était courtois. Je n’ai pas spécialement eu à me plaindre de l’ambiance qui pouvait régner, même si je dois vous dire que j’étais un peu inquiet pour l’avenir d’un certain nombre de situations sur la métropole. Des sujets tels que la gestion citoyenne et publique de l’eau, la gratuité des premiers mètres cubes, la situation des personnes sans abri ou encore la précarité des mineurs non accompagnés me préoccupaient beaucoup.
Puis, j’ai pris une douche froide. Alors que la Métropole de Lyon, depuis sa création, reconnaissait les groupes politiques dès lors qu’ils comptaient deux membres, une nouvelle règle nous a été imposée. Bien que nous, les Insoumis, ayons rassemblé deux fois plus de voix que le Rassemblement National, le seuil a été relevé à cinq membres pour pouvoir former un groupe.
Pourtant, le suffrage des électeurs nous a accordé trois conseillers métropolitains. Le climat s’est donc rapidement dégradé. Cette mesure nous a conduits, avec ma collègue Fatiha Didaoui, à déposer un recours contre le nouveau règlement intérieur imposé par Madame Sarselli.
L.B.B : Sous la mandature de Bruno Bernard, des mesures à forte vocation sociale avaient été engagées, comme l’encadrement des loyers ou la gestion publique de l’eau. Avec l’arrivée de Véronique Sarselli à la tête de la collectivité, ces sujets seront-ils encore à l’ordre du jour ?
G.A : Concernant la gestion de l’eau, c’est un sujet sur lequel je suis engagé depuis une vingtaine d’années. Aujourd’hui, seulement un quart des services français est encore géré par des opérateurs privés ; les trois quarts des services publics d’eau potable et d’assainissement des eaux usées relèvent désormais de régies publiques. Il ne s’agit pas d’un clivage gauche-droite : de nombreux élus de droite ont opté pour la gestion publique, à l’image de la Métropole de Nice ou de plusieurs communautés de communes et syndicats de notre propre région. Donc, pour l’instant, je ne suis pas sûr qu’il y ait des changements de cap sur ce sujet.
En revanche, des divergences et des débats politiques pourraient émerger sur la question de la tarification. Aux côtés de Florestan Groult, nous avons défendu le principe de la gratuité pour l’eau indispensable à la vie, et une tarification plus élevée pour l’eau liée à des activités commerciales ou à des usages de luxe. C’est sur ce point que des divergences apparaîtront.
J’essaierai de porter cette vision, car je pense être respecté ou reconnu pour une certaine expertise sur ce sujet. Malheureusement, Madame Sarselli ne m’a pas permis de siéger au conseil d’administration de la régie publique de l’eau, où j’aurais pourtant pu œuvrer dans le sens de l’intérêt général.
Là où votre question est particulièrement pertinente, c’est sur l’encadrement des loyers. Face à l’inflation, à la précarité étudiante et à la flambée du foncier, particulièrement à Lyon et à Villeurbanne, se priver de cet outil revient à laisser le champ libre aux marchands de sommeil et à la spéculation immobilière.
Sans régulation, il deviendra impossible pour un jeune ou une famille débutante de se loger. C’est une trajectoire très préoccupante : si la métropole persiste dans cette voie, nous allons exclure la jeunesse, les actifs et les retraités non propriétaires. Face au coût de la vie quotidienne, la situation deviendra intenable.
L.B.B : Des débats ont rapidement émergé au sein de la métropole, notamment autour de la réouverture de la rue Grenette. Est-ce un vrai ou un faux débat ?
G.A : Pourquoi un faux débat ? Il est essentiel que la ville soit multimodale, que les différents modes de déplacement et d’accès à nos espaces cohabitent de manière respectueuse sans s’asphyxier mutuellement. Personnellement, j’étais plutôt favorable au statu quo afin d’observer l’évolution des usages sur le long terme.
Cela étant dit, le peuple est souverain et les habitants de la métropole ont choisi une majorité de droite. J’invite désormais les citoyens à s’organiser et à défendre ce qu’ils estiment juste pour leur bassin de vie. N’étant pas élu à Lyon même mais à Villeurbanne, je n’ai peut-être pas la perception quotidienne la plus fine des usagers de cet axe pour vous livrer un avis définitif.
L.B.B : Puisque votre groupe ne compte que trois élus, de quel temps de parole disposez-vous lors des conseils métropolitains ?
G.A : Je n’ai pas le calcul exact dicté par le nouveau règlement intérieur. Ce que je sais, c’est que Madame Sarselli souhaite limiter les interventions à trois minutes. Or, la jurisprudence du tribunal administratif de Grenoble a déjà établi qu’un tel minutage était insuffisant pour garantir l’expression démocratique. Nous nous appuierons sur cette jurisprudence. Dans le cadre d’un débat républicain respectueux des personnes et des pluralités politiques, je n’entends pas voir mon temps de parole ainsi restreint.
L.B.B : Récemment, l’actualité locale a été marquée par l’affaire Abreu. Quel a été votre sentiment à la lecture de ces révélations ?
G.A : J’ai ressenti une profonde indignation et une forme d’effroi. Il est terrible de constater qu’une telle chape de plomb puisse encore recouvrir des actes de nature criminelle.
En même temps, je ne suis qu’à moitié surpris. La culture patriarcale et le virilisme, particulièrement ancrés à la droite de l’échiquier politique, favorisent malheureusement la persistance de comportements et de violences d’une telle gravité. Aucun camp politique n’est à l’abri pour l’avenir, car les mécanismes de domination masculine ont encore de beaux restes. Madame Sarselli a pris les décisions politiques qui s’imposaient, mais je considère que ceux qui ont couvert ces agissements devraient également en tirer les conclusions et démissionner.
L.B.B : Concernant le travail parlementaire et local des Insoumis au sein de la métropole, quels seront vos trois axes prioritaires ?
G.A : Notre première bataille sera de garantir un toit pour tous dans cette métropole, et de veiller à ce que personne ne souffre de la précarité énergétique, que ce soit face au froid ou aux canicules. Je préconise la mise en place d’un dispositif de prêt hypothécaire pour accélérer la réhabilitation des « passoires » et « bouilloires » thermiques, tout en multipliant les îlots de fraîcheur et les points d’eau potable. Il faut agir dès cet hiver.
L’horizon national me rend optimiste : avec la victoire de Jean-Luc Mélenchon et un gouvernement insoumis, un plan d’investissement massif sera déployé pour éradiquer ces situations indignes où les ménages se ruinent pour atteindre à peine 14 ou 17 degrés chez eux. La métropole doit montrer l’exemple en accélérant la rénovation thermique de son propre patrimoine, notamment social. Nous devons également jouer un rôle de bouclier face aux abus de certains bailleurs, pour protéger les étudiants et les jeunes salariés confrontés à des surloyers inacceptables.
Enfin, la trajectoire financière de la collectivité m’inquiète fortement. Madame Sarselli a commencé par commander un audit à 70 000 euros qui n’apporte pas grand-chose. Plus globalement, elle partage avec une partie de la classe politique, y compris certains gestionnaires de gauche, une vision managériale de l’action publique. Cette logique impose une cure d’austérité permanente aux services, en ne remplaçant pas les départs en retraite ou les congés maternité pour contenir la masse salariale. On met les agents de nos communes, de nos départements et de la métropole de Lyon sous tension, à toujours devoir chercher des économies alors qu’il y a des besoins humains urgents auxquels il faut répondre.
Cette dérive pointait déjà sous la présidence de mon camarade Bruno Bernard, dont je ne partageais pas la gouvernance. Mais je redoute que la droite n’applique ici la méthode Laurent Wauquiez à la Région : celle de l’épargne abusive. Là où Bruno Bernard avait déjà une conception excessive de l’épargne, des économies budgétaires et de l’auto-investissement, Madame Sarselli pousse cette logique à l’extrême. C’est une stratégie financière intolérable qui consiste à ponctionner massivement le contribuable pour financer les investissements sans jamais recourir à l’emprunt.
Pourtant, l’emprunt est un outil sain et noble pour une collectivité : il permet de lisser le coût d’équipements structurants sur plusieurs générations d’usagers. On ne finance pas un lycée ou un réseau de transports sur un seul exercice budgétaire alors qu’ils vont servir pendant trente ou quarante ans. En recourant intelligemment à l’emprunt à long terme, on redonne de l’air au budget de fonctionnement. C’est indispensable pour déployer les moyens humains dont nous avons cruellement besoin, que ce soit pour les transports en commun (TCL) ou pour l’action sociale. Je trouve qu’être obsédé par l’épargne et le refus absolu d’endetter la collectivité va amener Madame Sarselli à présenter un budget 2027 fait « de sang et de larmes » pour beaucoup d’agents et d’usagers de la métropole.





