Chaque semaine depuis deux ans, Kim Szczot se rend à la Maison d’Arrêt pour Femmes (MAF) de Corbas, où elle intervient pour le Genepi. Pendant une heure trente, elle apprend bénévolement le français à un groupe de quatre détenues, qui reviennent semaine après semaine. Après sa licence d’Anglais à Dijon, elle s’est installée à Lyon en 2012 pour effectuer son Master FLE (Français Langues Étrangères). Cette même année, elle est devenue intervenante pour le Genepi à Lyon et a consacré son mémoire de Master 1 à cette expérience, en montrant comment le fait de ne pas parler français en milieu carcéral constituait une double peine. À 23 ans, Kim est très enthousiasmée par cette expérience avec les détenues de la MAF de Corbas, qu’elle appelle « ses filles » et a accepté de nous en parler.

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D’où te vient cet intérêt pour l’univers carcéral ?

Je serais incapable de le dire… Mon frère a la même sensibilité que moi, il est infirmier en psychiatrie et son stage préféré était en milieu carcéral. Je ne sais pas pourquoi on a tous les deux cette sensibilité. Je ne sais pas non plus pourquoi ma sensibilité se porte plus vers les femmes, peut-être parce qu’elles sont plus invisibles, on en parle moins, du coup il y a moins de choses qui sont faites pour elles. Après, je serais ravie d’aller chez les hommes, mais l’occasion ne s’était pas présentée.

Qu’est-ce qui t’a poussée à passer la porte du Genepi ?

J’étais sensible à cette cause carcérale, je me demandais quoi faire pour me rendre utile. J’ai cherché sur internet ce qui se faisait et ce qui ne se faisait pas, surtout. J’ai vu dans « Le passe-murailles » [une publication du Genepi traitant de l’actualité pénitentiaire et judiciaire, NDLR] un article sur les détenus étrangers et j’ai eu l’idée de proposer mes services. Mais l’engagement à la base est vraiment militant. Ce n’est pas tant donner des cours (entre nous on parle de « décloisonnement »), quand je fais une intervention je ne suis pas prof et eux élèves, on est des citoyens dans la même pièce et on échange. Le décloisonnement est un mot vraiment important pour nous.

Comment le Genepi vous prépare-t-il à intervenir en milieu carcéral ?

Il y a une véritable volonté du Genepi de nous préparer. On a un premier week-end de préparation qui est indispensable (sans quoi nous ne sommes pas aptes à intervenir en prison). Pendant ce week-end, il y a plein d’intervenants qui viennent du monde prison-justice : des anciens détenus, des directeurs de prisons, des surveillants… Il y a un vrai temps d’échange et on fait beaucoup d’ateliers, de mises en situation. Tout au long de l’année, il y a aussi des week-ends de formation qui portent sur la pratique ou sur la réflexion, on y échange sur des situations qu’on a rencontrées, on se demande comment les autres auraient fait.

Toi, tu interviens auprès des femmes à la Maison d’Arrêt de Corbas…

Il existe différents établissements pénitentiaires en France. Selon les textes d’application des peines, le schéma de détention s’articule ainsi :

⁃  Les maisons d’arrêt (comme à Corbas, où intervient Kim) accueillent les détenus en attente de leur procès, ainsi que les détenus condamnés à une peine de prison inférieure à deux ans.

⁃  Les établissements pour peines, qui accueillent les détenus condamnés à des peines longues, supérieures à deux ans. Ces établissements pour peines englobent d’autres types d’établissements : les centres de détention (consacrés aux détenus ayant de bonnes perspectives d’insertion, comme à Rouanne), les maisons centrales (particulièrement axées sur la sécurité), les centres de semi-liberté et les centres pénitentiaires (des établissements de grande taille comme à Bourg-en-Bresse).

⁃  Les établissements pour mineurs (comme celui de Meyzieu)

⁃  L’établissement public de santé national de Fresnes, réservé à l’hospitalisation des personnes en détention. L’établissement est géré par un directeur pénitentiaire.

Dans la réalité, les détenus ayant accès aux maisons pour peines sont ceux ayant un reliquat de peine entre 2 et 5 ans. Et les maisons centrales sont destinées aux reliquats de peine excédant 5 ans. Ex : Un détenu non condamné ayant attendu deux ans une date de jugement et ayant ensuite été condamné à 4 ans aura un reliquat de peine de moins de 2 ans et effectuera donc quasiment 4 ans en maison d’arrêt.

Oui, il y a une soixantaine de femmes ; c’est une petite ville en fait, il y a tout le monde : les mamies, les jeunes filles, les mamans…

Combien vois-tu de femmes dans tes ateliers ?

L’année dernière j’en ai vu plus d’une quinzaine, mais cette année j’ai vu cinq femmes. J’ai un groupe fixe de quatre personnes et une qui n’a pas souhaité revenir. Mais l’an dernier c’était bien plus aléatoire : parfois on en avait une, parfois six, parfois trois, certaines qu’on avait vues, d’autres jamais, certaines qui ne savaient même pas pourquoi elles étaient là…

On a beaucoup parlé de la maison d’arrêt hyper sécurisée de Corbas. Quelles ont été tes impressions lorsque tu y es allée pour la première fois ?

Impressionnée, forcément. La chose dont je me souviens c’est l’odeur, qui est indescriptible. Entre quelque chose de poivré et d’aseptisé. C’est une odeur qui te suit tout au long de la visite. Je n’ai jamais visité d’autre maison d’arrêt, mais c’est vrai qu’ici, tu ne croises personne. Tu appuies sur un bouton, ça s’ouvre… C’est assez dérangeant. D’un point de vue humain, c’est vraiment étrange. Tu te dis qu’il y a trois fois 180 personnes chez les hommes, 60 femmes et toi tu te balades pendant une demi-heure et tu ne croises personne. Un sentiment et une odeur bizarres, mais pas d’angoisse.

« Les détenus ne comprennent pas pourquoi on vient “perdre notre temps” en prison »

À quelles problématiques as-tu été confrontée sur place ?

Je crois que la plus importante c’est de gagner en légitimité dans les yeux des surveillants. Je ne peux pas parler en leur nom, mais je pense qu’ils nous voient surtout comme des étudiants et ils ne savent pas trop pourquoi on est là. D’ailleurs les détenus aussi ne comprennent pas forcément pourquoi on vient, comme ils disent « perdre notre temps là ». Si eux pouvaient être ailleurs, ils le feraient. Il faut vraiment gagner en légitimité auprès de tout le monde et parfois c’est difficile parce qu’il faut se répéter sans arrêt, croire en ce que tu dis. Par contre, quand tu as gagné ta place, tu l’as gagnée. Quand je disais que l’année dernière les ateliers étaient folkloriques, c’est parce que je voyais bien que la surveillante ne me faisait pas confiance. Cette année, j’ai un groupe qui est fixe, elle me dit bonjour, j’ai une vraie salle de classe, il y a des chaises pour tout le monde. Mais il faut gagner sa place. Ça peut être difficile à concevoir parce que toi, tu es plein de bonnes intentions et parfois tu as l’impression qu’on te met des bâtons dans les roues et tu ne comprends pas pourquoi. À mon avis, c’est involontaire de la part des surveillants et maladroits de la part des détenus, mais c’est une réalité. Je ne crois pas qu’un Genepiste ait pu faire ses activités sans problème, il y a toujours au moins des retards, des absences, des annulations, des questions comme : « Qu’est-ce que tu fais là ? Pourquoi t’es là ? »

Comment expliques-tu cette réticence de la part des gardiens ? Ils devraient être habitués à voir des bénévoles du Genepi intervenir en prison…

Je ne sais pas ce qui se faisait à Corbas avant que j’arrive, donc ça n’est pas certain qu’il y avait déjà des ateliers du genepi…

Oui, mais ils connaissent au moins le Genepi, non ?

Oui, ils connaissent, mais après ils sont humains, il suffit qu’ils aient eu une mauvaise expérience avec d’autres bénévoles, ils peuvent avoir une mauvaise image et c’est les suivants qui en pâtissent. Mais ça reste une relation humaine, ça se passerait comme ça a l’extérieur, c’est peut-être plus exacerbé, car les portes se ferment. Après, on n’a pas le temps d’en parler avec eux, je ne suis pas dans leur tête, mais ça serait intéressant de leur demander !

Tu parles d’absences, de retards, d’annulations… Comment ça se passe ? Les détenus viennent sur la base du volontariat ?

Oui s’ils veulent participer à une activité, ils en font la demande auprès du chef de bâtiment, celle-ci est généralement acceptée et ensuite les surveillants vont chercher les détenus dans leur cellule. Ils viennent ou non, selon leur envie, à l’activité. Après, il faut savoir que tant qu’une porte ne s’est pas fermée, une autre ne peut pas s’ouvrir. Donc s’il y a un problème quelque part, tout peut être décalé. Les retards ne peuvent pas toujours être maîtrisés, on n’a pas vraiment de prise sur le temps. Ce matin, j’ai attendu 35 minutes devant une porte parce qu’il y avait un problème et personne n’y pouvait rien. Ça peut aussi arriver que le détenu ne soit pas appelé par le surveillant et qu’on nous dise qu’il ne veut pas venir… On n’a aucun moyen de le vérifier, si ce n’est de demander au détenu la semaine suivante pourquoi il ne voulait pas venir. Et puis il peut arriver parfois qu’un parloir tombe en même temps que notre activité et forcément la famille reste beaucoup plus importante que nous. Il suffit qu’il y ait un parloir, un qui est malade, un qui n’a pas envie… ça fait trois personnes, du coup l’atelier est annulé ! Et puis avant de commencer l’activité, il faut une liste de personnes qui sont susceptibles d’être intéressées par l’activité ça prend énormément de temps d’avoir cette liste. Tant qu’elle n’est pas faite, on ne peut pas se présenter à l’activité. Le premier jour, tu te pointes, la surveillante te dit : « Non, tu n’as pas de liste » et tu rentres chez toi.

Kim2Finalement on a une image de la prison où tout est très organisé et quand on entend ce que tu dis, cela semble un peu chaotique…

Non, je pense que ce sont des problématiques propres au Genepi, le prof de l’Éducation nationale ne semble pas avoir les mêmes problèmes que moi, comme ce problème de liste. Encore une fois c’est une question de légitimité : on prend le temps pour faire les listes du Genepi, car ça ne presse pas… D’ailleurs nos responsables nous disent toujours que c’est la galère pour faire les listes, qu’ils sont obligés de passer 5, 10 coups de fil.

À t’entendre raconter ton expérience, on peut avoir l’impression qu’intervenir pour le Genepi relève du parcours du combattant…

Oui, il y a des matins où on a plus marre que d’autres, mais ça fait partie du jeu. Il faut se dire que nous on attend, mais après l’activité ça va être super. Moi, c’est ce que je me dis : c’est chiant d’attendre, de montrer sa carte, etc. Mais quand j’arrive, les filles elles sont tellement contentes de me voir ! Et moi, je suis trop contente de les voir aussi !

Est-ce que l’apprentissage du français concerne beaucoup de détenues femmes à la Maison d’Arrêt de Corbas ?

Ça pourrait concerner beaucoup de monde, mais ce matin on n’était que deux. Et une femme m’a dit : « Je ne comprends pas pourquoi on n’est que deux alors qu’il y en a qui parlent français comme ça [elle tape sur la table] ». En gros, qui ne parlent pas bien du tout. Alors est-ce que c’est parce qu’elles ne comprennent pas quand les surveillants leur proposent l’activité, ou est-ce que c’est parce qu’elles n’ont pas envie… Il peut y avoir plein de raisons. Mais entre les personnes qu’on pourrait toucher et celles qu’on touche, il y a un vrai décalage. Je ne pourrais pas évaluer le nombre de femmes qui ne parlent pas français à Corbas, mais visiblement ce n’est pas une population négligeable.

De quelles nationalités sont les détenues à qui tu apprends le français ?

De toutes les nationalités, les cinq continents sont représentés.