Les luttes sont si nombreuses et pourtant le féminisme est souvent malmené tant les préjugés à son encontre sont nombreux. Par ailleurs, le féminisme n’est pas qu’activisme « revanchard », puisqu’il y a autant de femmes que de féminismes possibles. Et qu’il concerne autant un engagement social militant qu’une façon de penser les rapports humains jonglant entre réflexion et action. C’est en ce sens que le Lyon Bondy Blog vous invite à la découverte d’une nouvelle facette du mouvement féministe méditerranéen à travers les actions menées par l’O.N.G Fonds pour les Femmes en Méditerranée.

Des actions comme réflexivité sur un mouvement féministe international ? A partir de quels constats ce mouvement a vu le jour ? Comment ce féminisme spécifique a-t-il évolué depuis ? Quelles actions sont menées par l’O.N.G. pour accompagner les féministes au-delà des frontières ?

 Ce féminisme est particulier, puisqu’il concerne la femme au cœur de la méditerranée, là où l’influence des sociétés patriarcales est bien présente. Alliant militantisme et dialogue intelligent.  L’O.N.G Fonds pour les Femmes en Méditerranée (F.F.M.) s’engage sous diverses formes. Cette organisation non-gouvernementale qui existe depuis 2008 grâce à des militantes ayant plus de dix ans d’expérience. Elle est basée à Montpellier bien que son action dépasse de loin les frontières françaises, (Maghreb, Proche-Orient, Grèce, Bosnie, Croatie…). Elle est née d’une volonté de structurer le mouvement féministe localisé. Nadia Aissaoui, sociologue d’origine algérienne et ancienne chargée de projets au sein de F.F.M. a été très vite confrontée à des situations qui l’ont laissée perplexe au sein d’une Algérie en 1994, où faire partie intégrante de l’espace public pour une jeune fille était jugé « dangereux ». « Évidemment dès que vous commencez à avoir des formes vers l’âge de 12 ans, vous n’avez plus accès à l’espace public de la même manière que les autres garçons. Même si les raisons semblaient légitimes – notamment sécuritaires- ce n’était pas pour le moins anormal et injuste». C’est à partir de ce moment-là, ainsi que suite à plusieurs échanges avec des personnes de son entourage que Nadia a attrapé « le virus -incurable- du féminisme ». « On a souvent tendance à diaboliser cette lutte, soit parce qu’on en a honte et qu’on ne l’assume pas. Soit parce qu’on est dans la négation du féminisme. Mais pour une femme, cela ne revient-il pas à être dans le déni de soi ? »

L’engagement de Nadia auprès de cette cause n’a jamais fléchi avec le temps puisqu’il y a toujours des raisons, peu importe le paysage culturel, d’être interpellée par des agissements peu cohérents provoqués par une société si peu égalitaire. Au-delà des paysages culturels, les injustices contaminent tous les milieux, qu’ils soient ruraux ou dits intellectuels.On peut noter par exemple le fait qu’une femme d’âge mûr, durant une mobilisation politique en Algérie, reprochait à Nadia d’être « trop visible » (maquillage marqué etc) alors qu’on ne reprocherait jamais à un homme de l’être. « Et c’était aberrant de devoir justifier tous nos agissements alors qu’il s’agissait simplement pour moi d’exister à ma manière et d’être dans une joie militante».

Par ailleurs, parler de féminisme et du droit des femmes à disposer d’elles-mêmes peu importe ce à quoi elles aspirent, revient aussi à questionner le rapport à l’identité féminine mais aussi à l’image. Dans son travail de recherche concernant l‘étude des racines psychanalytiques des violences faites aux femmes par les hommes à travers les rapports sociaux, Nadia Aissaoui est arrivée à la conclusion que bien souvent, dans les rapports de domination et de violence exercés, la polémique commence à partir du moment où la femme dit « non ». En effet, cela remettrait en cause la position dominante du mâle Alpha. Comme si le simple fait de donner un avis contradictoire était un acte de rébellion en soi. Ainsi devrait-on soumettre la femme à la loi du silence- une forme de répression supplémentaire imposée par le langage ?

Les anecdotes de Nadia et de tant d’autres femmes sont nombreuses. Aussi on peut se demander si la situation des femmes, notamment en Algérie, a évolué depuis les années cinquante ? « La société est de plus en plus conservatrice. Notamment avec un rapport au religieux qui exerce beaucoup de contrôle. Les apparences sont importantes, plus on en montre -signes visibles et variés attestant d’une religiosité revendiquée- et moins on maîtrise.  Il y a néanmoins des changements significatifs à soulever. D’un point de vue sociologique, des études ont montré que les jeunes filles -voilées ou non- sont de plus en plus nombreuses à s’instruire et à accéder à un haut rang de qualification. Elles remplissent d’ailleurs à majorité les universités algériennes et sont les premières diplômées.

On peut souligner aussi que du point de vue législatif, la loi sur la violence domestique datant de Décembre 2015 a été un tournant décisif ». C’est d’ailleurs dans cette perspective d’évolution que l’O.N.G. Fonds pour les Femmes en Méditerranée prend sa place. En effet, les mouvements féministes, qu’ils soient associatifs, militants, tantôt orientés vers l’éducation, tantôt vers la réforme de la pensée, sont très préoccupés par des problématiques de terrain face auxquelles il faut être très réactif.

« La situation évolue et change même s’il persiste des forces de régressions contraires »

C’est face à ces impératifs du quotidien que F.F.M. apporte son aide pour pallier au manque d’expertise de ces projets qui traversent le bassin Méditerranéen. « Suite à notre expérience de militantes, on a compris que chercher des fonds pour faire marcher nos projets et leur donner du poids était nécessaire, mais très chronophage. On y consacrait beaucoup d’énergie ce qui ternissait notre efficacité politique». C’est à partir de ce constat que l’O.N.G. s’est donnée pour mission de soutenir financièrement plusieurs associations, campagnes et projets féministes. Mais son soutien n’est pas que financier, puisqu’il se décline aussi sur plusieurs autres champs d’actions :

(1) Le programme d’appui aux associations : Soutien financier pour renforcer les actions et consolider les liens entre des jeunes associations.

(2) Les Rencontres de Réflexion Stratégique : Pour permettre un meilleur impact global, il faut éviter la dispersion de la pensée féministe.

En ce sens, F.F.M. organise ces rencontres pour dialoguer collectivement autour des enjeux, des luttes et des défis rencontrés en mettant en place une mise en action efficace et stratégique. C’est aussi le moment pour ces mouvements de toutes tendances de faire part de leurs divergences de point de vue. La méthodologie encouragée est celle d’un dialogue inclusif qui invite chacune à intervenir. Ceci ayant pour but de motiver une prise de recul globale sur le mouvement. La dernière en date avait eu lieu à Paris en Juin 2016.

(3) Les Formations Féministes en Intelligence Collective : Ce dispositif d’action étant le plus conséquent puisqu’il se déploie à travers plusieurs pays et dans le temps. Il s’agit de former les femmes pour une meilleure compréhension d’elles-mêmes et de la société dans laquelle elles évoluent en apprenant à gérer les situations de résolution de conflit. Ces rencontres permettent aussi de tisser et de resserrer les liens sociaux entre les femmes. Ces événements divers constituent un terrain propice à une nouvelle forme de sociabilité. Il s’agit là d’une plus-value primordiale puisqu’au-delà de l’humain perçu comme un simple capital, on parle bien ici d’échange et de relations humaines. La dernière F.F.I.C. internationale avait eu lieu à Marrakech en Juillet 2016

(4) Le plaidoyer : L’O.N.G. travaille actuellement sur un plaidoyer commun pour se mettre d’accord sur un discours à défendre porteur d’un féminisme propre à cette ère géographique. Cela consiste a délimiter les dénominateurs communs des causes aux sources des inégalités HF – dont l’élément le plus frappant est la patriarcat. Il s’agira aussi de soutenir politiquement et juridiquement les luttes menées par les associations. Pour se faire, plusieurs collaboratrices servant de relais de communication dans plusieurs pays sont présentes pour cibler les questions prioritaires à traiter.

Un féminisme actif aux effets concrets ?

Ces actions d’accompagnement et de formations répondent à la nécessité de préparer la relève. Sans que ces femmes éprouvent la culpabilité d’agir. C’est pourquoi il est important de leur faire comprendre qu’elles sont soutenues par des personnes qui ont certes de l’expérience, mais qui sont déjà passées par-là également. « C’est pour cela qu’il faut assurer la relève pour que le combat contre toutes formes de violence continue ». Outre la création d’un espace de socialisation. L’autre point fort de F.F.M. réside dans ces formations qui encouragent à  l’autonomie (forums, débats, mise en situation critique réelle // théâtre de l’opprimé) C’est bien lorsque les femmes prennent conscience du potentiel dont elles disposent qu’elles sont à même d’avoir confiance en elles pour mener leurs propres projets à bien. Loin d’un patriarcat souvent surprotecteur et infantilisant, elles ont enfin un espace pour exercer leur autonomie d’action en toute liberté. On peut citer l’exemple de ces jeunes filles marocaines issues du monde rural, qui bien que n’ayant aucune instruction « scolaire » ont fini par créer leur propre Maison des Femmes au sein du village. Un espace d’échange, de rencontres conviviales mais aussi terroir d’une inspiration partagée pour l’action collective. D’ailleurs, de ce lieu en a résulté la commercialisation de tissus fabriqués par ces femmes, ainsi que la présentation de l’une d’elles aux élections municipales. Et cet exemple n’en est qu’un parmi tant d’autres. En somme, l’impact d’un tel mouvement n’est pas négligeable.

Mais comment expliquer cette évolution des mentalités ?

« Ces femmes, sont le produit de l’ère des printemps arabes ». Plusieurs facteurs entrent en jeu, mais on ne peut oublier que depuis le printemps arabe, les réseaux sociaux ont eu un impact conséquent sur les populations. Grâce aux nouveaux moyens de communication, les femmes peuvent toucher un public plus large et ce, de manière très rapide. Plus de visibilité sur les réseaux permet aussi une meilleure organisation. Ainsi les formes du féminisme deviennent moins contestataires : on utilise volontiers l’expression culturelle et artistique qui revêt une apparence plus apaisée pour contourner la censure politique tout en restant efficace.

Un féminisme dynamique et réfléchi

La posture du sociologue peut-elle donner des éléments de réponse pour approcher les problèmes liés aux femmes de manière différente ? Nécessairement, le regard d’une experte des phénomènes sociaux diffère de celui d’une militante lambda. De fait, a-t-on plus de lucidité ou au contraire, le fait d’avoir plusieurs outils d’analyses scientifiques ne fait que mettre en relief les limites imposées par le terrain – limites que la théorie ne peut pas toujours comprendre et régler ? « Quand on s’engage à titre associatif ou comme militant pour une cause, on a souvent des réactions émotionnelles. En effet, ses réactions-là trouvent leurs origines dans un trauma vécu ou une représentation du monde que l’on a créé. C’est suite à cela que notre combat militant fait écho et tente d’apporter une réponse. Les études de sociologie permettent d’avoir une certaine prise de distance avec le sujet abordé ; cela permet par exemple de déconstruire les préjugés en ayant une approche plus scientifique des phénomènes. Ne pas généraliser, c’est aussi donner du poids et de l’épaisseur à ce que nous pouvons défendre. En justifiant nos choix par des chiffres et des études fondées, qui dépassent l’émotionnel. »

En somme, bien connaître son terrain de travail revient à décloisonner son esprit des stéréotypes logés dans un imaginaire construit tout autour d’un sujet. Cela permet d’être moins influencé par ses propres représentations -souvent erronées- et de mieux travailler sur le réel. Et si, par exemple, on inversait le paradigme, on perçoit souvent les femmes voilées comme étant soumises d’emblée à une autorité – qu’elle soit religieuse ou patriarcale- alors que s’il s’agit d’un choix délibéré et assumé, cela ne relève-t-il pas également d’un acte féministe à part entière ? En définitive, pour F.F.M. peu importe les combats à mener, il s’agit de travailler avec l’humain, dans toute sa diversité. Au delà des revendications, qui sont pourtant nécessaires, il faut construire un dialogue pluriel avec différents points de vue. Pour enfin espérer s’enrichir et avancer, autant individuellement que collectivement.

 

Rédaction : Radjaa Ab.

Pour aller plus loin :

  • [ARTICLE] Aissaoui, Nadia. « Révolutions arabes, révolutions du corps féminin »

Libération, 24 Octobre 2013

  • [Site Web Officiel] O.N.G. Fonds pour les Femmes en Méditerranée

http://www.medwomensfund.org/fr/Presentation.html

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